Au premier regard, cette personne te semble banal, celle dont tout le monde parle. Mais toi, de tes petits yeux noisettes, cette jeune femme au voile noir, elle te plait. Elle te plait du fait que tout le monde en parle, mais personne n’ose l’approcher. Elle est sauvage. Mais toi tu as le coeur vaillant et la tête forte, tu iras la courtiser, la charmer, pour qu’elle te tombe dans les bras, et que l’on dise de toi « elle l’a fait ! »
C’est alors que commence la sérénade, à écouter des chansons en son hommage, la courtiser par des tentatives d’approches un peu coupantes, enivrantes ou médicamenteuses. Et tu frôles du bout des doigts cette jolie demoiselle, mais n’aie crainte, elle t’attendra toujours. Et c’est à ce moment si près de ta quête qu’arrive la question de ton entourage.
Des amis diront qu’elle ne vaut pas le coup, que tu mérites mieux, tes parents s’inquiètent de cette bien fraîche relation. Quant aux inconnus, ils te diront que ce n’est que du vent, juste de quoi attirer l’attention vers toi. Mais toi tu es amoureuse et tu n’obéis qu’à tes lois, et c’est ta dulcinée qui détient la justice. Et comme un souhait, un vœu exaucé, un appel de détresse entendu, elle apparaît. Toute filiforme, légère, elle semble ne frôler que du bout des orteils le sol, elle a les épaules bien dessinées mais fébriles. De son long voile se dégage un parfum jamais senti auparavant. Il semblait si irréel, inconnu, défendu.
Face à elle, ton coeur bat à la chamade, ton souffle s’accentue, ton sang bout partout dans ton corps, oui tu es amoureuse. C’est alors que la douce créature se pencha, laissant son voile trainer, s’approcha de toi. La chaleur de la pièce tombe, à tel point que de la fumée s’échappe de ta chair. Une brise bien froide et chargée de parfum souffla et souleva le voile de ta désirée. Elle posa le doigts sur tes lèvres, tes yeux se ferment, le flirt commence. Chaque fantasme, rêves, tentatives, sont maintenant plus que vivant, mais pas pour longtemps. Tu te saisis enfin de ton courage, de ta volonté en criant « je veux te rejoindre ». Tu commences à flotter, te décorporer, une sensation proche de l’orgasme pendant qu’elle t’observe goulument. La belle dame à la faux s’approche, t’embrasse et te tranche la gorge. Libération. Tu es enfin libre de toutes ces années, de tous ces malheurs. Le suicide est identique à la chimie de l’amour.
Maintenant, c’est l’apothéose.
femme-en-noir
La femme en noir – Rippl-Rónai József